Mots de noël

Poème publié(e) par Saguay
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26 Nov 2008 à 22:54 Mots de noël

Saguay

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Mots de Noël

Ce soir
Je devrais bien faire un cadeau
Enveloppé, enrubanné, dans un écrin…
Mais je n'ai rien…
Que des mots.

Rien…
Absence totale.
Absence… de tout.
Vide absolu, vide de tout…
Annonce première de mystère!
Peut-on y voir plus clair?
Que reste-t-il à connaître en l'absence de tout?
À côté, en dessous, en dessus, en dehors de tout?
À la place de tout?
Rien.
Serait-ce du savoir la fin?
Abîme sans fond et sans confins?
À moins que…à moins que ce ne soit le commencement
D'un inépuisable et sublime enchantement.

Pour admirer un visage aimé,
Il faut pouvoir s'en écarter.
De même, en dehors, à distance de tout,
Le tout va apparaître d'un coup.
Cela peut-il vraiment se faire?
Cela s'est déjà fait,
À notre insu…
Le rien y a pourvu.

Car le rien, c'est rien de tout, rien du tout!
Rien du tout…
Attention!
Le tout vient d'apparaître…sur noir profond,
Sur le rien comme toile de fond;
Sur le rien comme fond de scène
Échappant à l'œil et tous ses stratagèmes.
Ce rien, inaccessible à tous visionnements,
Échappant à tous positionnements,
Défiant tout montage de l'imagination,
Éludant les astuces de nos machinations…
Car ces ruses et expédients n'ont prise que sur le tout,
Ne s'exercent que dans le tout, ici, ou là, ou n'importe où.

Je devrais bien faire un cadeau
Mais je n'ai rien…

S'il n'y a rien d'accessible dans le rien,
Pourquoi l'avoir toujours sur notre chemin?
Voyons quelques exemples
De son assidue présence:
"-Combien vous dois-je? - Rien du tout.
Alors merci beaucoup! - De rien!
Mais j'apprécie tellement! - Je vous en prie, c'est vraiment rien!
-Un rien, Madame, vous habille très bien!
-Un rien de parfum réveillera son teint.
-Chérie, pour toi, rien de trop beau!
Mais ça, ce n'est vraiment pas rien!
-Vous pensez que…, mais il n'en est absolument rien.
-Faites comme si de rien n'était,
Et rien qu'un autre verre, s'il vous plait!
-Non, rien de rien,
Non, je ne regrette rien!
-Ce vaurien ne fout absolument rien.
Il a tout perdu, il est tout à fait devant rien.
-C'est comme rien, il n'y a rien qui marche;
Il n'y a vraiment rien à faire de ça!"
Le rien en tout, partout le rien.
Pourtant, il n'y a rien à faire du rien.
C'est à n'y comprendre rien à rien!

En sa qualité de rien du tout,
Le rien est rattaché au tout,
Nous introduit, nous y amène sans façon
Comme on rentre tout bonnement à la maison.
Rien du tout: absolument nulle chose dans l'être,
Passée, présente ou à paraître;
Nulle chose infiniment petite, immensément grande;
Aucune chose de ces milliards d'étoiles
Qui tracent la Voie lactée sur blanche toile;
Aucune chose des myriades de milliards de galaxies
Émaillant l'espace très loin, si loin… si loin d'ici,
Flottant insouciantes et silencieuses vers un destin
Qui fait mystère de ses débuts et de sa fin;
Nulle chose de ces quatre-vingt-dix pour cent
De la matière à notre appel encore manquant;
Aucune chose sensible et matérielle,
Nulle chose immatérielle ou spirituelle;
Aucune chose de ce monde ou des cieux,
Ou bien encore relevant des dieux.
Le rien est rien de tout cela.
Ainsi le rien se montre en ce qu'il n'est pas.
Singulière façon de s'afficher en dévoilant le tout,
De fonctionner comme rien du tout!

Alors le rien,
On le voit bien,
Colle à toute chose comme son envers
Dénué et vide tel un désert;
Ombre invisible poursuivant tout,
Trouvée nulle part, pointant partout,
Adonnée à cette unique tâche
De tout accompagner sans relâche,
Dans une parfaite discrétion.
Le rien, néant de tout,
Fait embrasser le tout
Par négative évocation…
Pour peu qu'on y prête attention!

Nous voilà bien au cœur d'un phénomène
Qui soude ensemble deux extrêmes,
Deux sortes d'incomparables
Tout à fait inséparables:
Impossible, en effet, de dire le tout
Sans évoquer le rien;
Impossible, non plus, de dire le rien
Sans référer au tout.
Rien, c'est vraiment rien du tout,
Comme étoile en son sein,
Éteinte pour son unique bien,
Qui discrètement le favorise
Et toutes ses richesses irise.
Le rien a l'effet d'un invisible éclair,
Laissant le tout seul apparaître…
Comme une perle au cou,
Le rien est éclairage du tout.
Mais lui, il fait perdre tout espoir
De jamais lui toucher ni de le voir.

Je devrais bien faire un cadeau
Mais je n'ai rien…que des mots.

Ainsi le rien, n'était-il qu'un mot,
Ce serait déjà très beau.
En quatre lettres seulement,
Évoquer beaucoup, immensément,
Évoquer absolument, appeler toutes choses,
De l'atome infime à la fleur éclose,
Toutes choses, pêle-mêle, en tohu-bohu,
Les unes familières, la plupart inconnues.
Rien dit le tout, sorte de fourre-tout sans aucune parois,
Amas universel du chaos, de l'ordre et des lois.
Rien, un tout petit mot
De rien du tout,
Mêlé à toutes les sauces, fourré partout,
Qui dit, qui parle, étonne et fait penser.
Rien, un si petit mot…!
Rien, ça l'air de rien, mais le tout peut présenter,
Comme un présent, un ineffable cadeau.

Alors le rien
Est l'annonce, tout au moins,
De l'immensité toujours à visiter,
Qui ne saurait être mesurée,
Mais qui se peut fréquenter
Par qui laisse les mots arriver.
L'immensité du tout, qui indéfiniment reste à décrire,
À décliner, à épeler, à dire
En ses multiples dimensions,
En ses secrètes articulations,
Et en son étonnante manifestation.
La pensée trouve ici son ultime destin:
Pourquoi, comment y a-t-il quelque chose et non pas rien?

Suprême question
Que tout humain pose discrètement
Sous l'effet de l'étonnement
De se trouver, comme cela, en place
Dans cet immense espace
Qui démesurément le dépasse
Et que, néanmoins, il imagine et embrasse.
Question dont la réponse fuit toute hâtive solution,
Dont l'ouverture cependant permet
De parvenir jusques au voile du grand secret…
Quand on laisse intervenir l'inspiration.

Inspiration…
Non simple affaire de déduction.
En premier, écouter.
Le mot, les mots se laisser souffler
Par le tout et chacune de ces choses
Qu'il renferme et qui le composent.
Car ainsi que le tout s'annonce dans le mot rien,
Chaque chose requiert un mot comme sien,
Qui lui permet d'être nommée,
Et ainsi d'être dévoilée,
Puis d'être admirée, et peut-être aussi aimée.
L'inspiration: au souffle de tout pouvoir frémir,
Pour ensuite le dire et ainsi l'offrir.
L'inspiration souffle en l'humain…
Voilà un grandiose destin.
Soif et accueil avide des mots…
De tout, du tout, remarquable cadeau!

Je devrais bien faire un cadeau,
Mais je n'ai rien… que des mots.

Écouter, dire, parler:
L'humain a un être langagier.
Mot, langage: logos; dire: legein;
Deux empreintes grecques de notre patrimoine.
Chez Héraclite d'Éphèse, en effet,
Cinq siècles avant notre ère,
Legein signifiait: dire;
Mais, d'abord et surtout: rassembler, récolter, cueillir.
Ainsi le mot, lointainement, vient de legein et logos.
Alors que fait-il, au juste, le mot, qu'en est-il de son propos?
Certes, il dit: laisse apparaître les choses individuellement,
Identifie, caractérise,
Nous est soufflé comme une brise
Dans l'inspiration
Si nous prêtons attention;
Mais il est aussi et surtout cueillette, récolte, rassemblement;
Il vendange, le mot, il engrange en somme
Ce qui s'offre à nous et se donne.
Le mot collige et nomme.

Ce faisant, il montre, manifeste, dévoile,
Laisse apparaître comme dessin sur la toile.
Il engrange du tout l'inépuisable moisson,
Et prend chaque chose en garde, sous sa protection.
Pour le dévoilement de tout
Le mot est joyau, le mot est bijou,
Comme une perle au cou
Faisant ressortir la couleur
De la robe du soir, et des yeux la douceur.

Une autre langue, l'allemand, des racines grecques porte encore le seing:
- Lire: lire des mots, des mots écrits, les laisser dire, se dit lesen.
- Cueillir: récolter, engranger, vendanger, se dit aussi lesen.
Comme dans Auslese: sélective cueillette
Gonflée de goûteuses recettes
Qui inspirent l'art du grand vin.
J'aimerais bien faire un cadeau,
Offrir le multiple et précieux butin
Cueilli par les soins attentifs des mots!

Admirons encore du mot toute la puissance
En évoquant d'un très vieux récit la souvenance.
Quelqu'Un dit: lumière, ciel, terre.
Manière originelle, première,
Au commencement, de faire apparaître
Tout l'univers,
De rien.
Encore faut-il, ici, savoir bien lire:
Tout à fait au commencement,
Dans un originel frémissement,
Créer, tout faire de rien, c'est dire.
À l'origine de tous les temps
Tout vient à être, devient présent
En la puissance du mot…
Tout un cadeau!
Voilà, fut-il dit enfin,
Qui est bien!
Création.

Comme l'être, dit-on, se traduit en l'agir:

Dis-moi ce que tu fais

Et je te dirai qui tu es!

Mine de rien, ce récit assimile Dieu au dire.
Dieu, c'est le dire, c'est le mot,
Créant de rien l'univers;
Où se trouve d'ailleurs l'humain,
Image du dire premier et tout-puissant,
Capable aussi de faire apparaître en disant.
L'humain, du rien re-disant le tout, l'univers,
Crée, dispose son monde à sa manière,
Au souffle de la constante et fertile inspiration.
Humaine création.

Du mot, enfin, louons aussi la magnificence,
Comme y invite un certain Jean
En sa Nouvelle écrite en grec,
Lue et relue de siècles en siècles.
Au commencement, en premier, était logos:
Le verbe, le dire, la parole, le mot.
Le mot, écrit-il, était Dieu,
Le mot était auprès de Dieu.
Ce mot premier habite parmi nous,
Est avec nous, comme nous.
Parce que nous sommes verbe, dire, mot, langage,
Ainsi du tout-puissant dire les images,
Ce mot premier put prendre chair en commun partage.
Incarnation!
Humaine et dive union…
Jubilation!

Le rien, en son mot, s'avère l'écrin de l'être:
Ostensoir discret du tout en besoin d'apparaître;
De ce tout fontaine inépuisable de vérité
Qui reste sans cesse à puiser, à dévoiler.
Ce mot rien est originelle donation
Du tout aspirant à la manifestation
À travers les humains que nous sommes:
Qui parlent, écoutent, disent et nomment.

Les pieds bien posés sur cette terre,
L'humain est au centre, au cœur de l'univers!
Non pas que tout autour de lui en orbite tourne,
Mais parce que du langage où il séjourne
Jaillit une lueur d'étincelle
Qui éclaire tout et tout décèle
Au rythme de l'inspiration
Soufflant dans chaque nomination;
Une lueur discrète qui d'un seul coup
Dans le mot rien fait ressortir le tout.

Il fut, plus tôt, bien imprudent,
Ces quelques lignes commençant,
D'avoir imaginé le rien
En dehors du tout, comme son voisin,
Alors qu'il germe et règne dans son sein.
Le rien est rien du tout!
Avec trop grande précipitation
On n'y comprend qu'extériorité ou exclusion.
On y voit tout juste deux entités
En dehors de l'une et l'autre situées.
Mais rien du tout dit plutôt discrète appartenance,
Donnant lieu à une intime distance.
Di-stance:
Non, certes, un écart qui se mesurerait,
Mais plutôt une double tenue évoquerait:
Tenue habituelle du tout en mode voilé,
Où le rien peut soudainement pointer;
Et tenue illuminée du tout dans ce mot évoqué.
C'est ainsi qu'originellement advient
La manifestation: vérité de l'être et du rien.

Au cœur du tout, donc, le rien,
Et le dire humain
À l'image du dire divin.
Il faudrait enfin être sérieux
Et penser mot quand on dit Dieu;
Et penser Dieu intime au tout,
De rien, disant toujours et partout.

Inspiration, création, incarnation…
Voilà autant de façons
De présenter, de paraître,
D'entrer en manifestation ou d'être.
Entre le tout et son rien
L'humain pérégrine et voyage
Dans une suite infinie de paysages
S'ouvrant au rythme des mots qui lui viennent;
Et qui brillent comme balises et repères.
Le mot est enseigne de l'être.

Ce soir,
En cet Avent de Noël,
Pour prolonger la Grande Nouvelle,
Je voulais vous faire un cadeau:
Recevez le rien comme mot,
Et l'Univers sera votre lot.

Fernand Couturier
21 décembre 2002

Le recueil d'où est tiré ce poème est gratuit en version numérique à cette adresse :

http://manuscritdepot.com/a.fernand-couturier.2.html

Poeme publié 26 Nov 2008 à 22:54
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